"Lorsqu'en voyageant dans la presqu'île armoricaine on dépasse la région, plus rapprochée du continent, où se prolonge la physionomie gaie, mais commune, de la Normandie et du Maine, et qu'on entre dans la véritable Bretagne, dans celle qui mérite ce nom par la langue et la race, le plus brusque changement se fait sentir tout à coup. Un vent froid, plein de vague et de tristesse, s'élève et transporte l'âme vers d'autres pensées ; le sommet des arbres se dépouille et se tord ; la bruyère étend au loin sa teinte uniforme ; le granit perce à chaque pas un sol trop maigre pour le revêtir ; une mer presque toujours sombre forme à l'horizon un cercle d'éternels gémissements. Même contraste dans les hommes : à la vulgarité normande, à une population grasse et plantureuse, contente de vivre, pleine de ses intérêts, égoïste comme tous ceux dont l'habitude est de jouir, succède une race timide, réservée, vivant toute au dedans, pesante en apparence, mais sentant profondément et portant dans ses instincts religieux une adorable délicatesse."
vendredi 24 mai 2013
mercredi 22 mai 2013
" Et des files de pèlerins se succèdent sans trêve. On prie Notre-Dame pour l'extension des affaires; on la supplie d'ouvrir de nouveaux débouchés aux saucissons et aux soies. On fait l'article à la Vierge; on la consulte sur les moyens de vendre des denrées défraîchies et d'écouler les pannes. Au centre de la ville même, dans l'église de Saint-Boniface, j'ai relevé une pancarte où l'on invite les fidèles à ne pas distribuer, par respect pour le Saint Lieu, d'aumônes aux pauvres. Il ne convenait pas, en effet, que les oraisons commerciales fussent troublées par les ridicules plaintes des indigents!
- Oui, dit Durtal, et ce qui est bien étrange aussi, c'est que la démocratie est l'adversaire le plus acharné du pauvre. La Révolution, qui semblait, n'est-ce pas, devoir le protéger, s'est montrée pour lui le plus cruel des régimes. Je te ferai parcourir un jour, un décret de l'an II; non seulement, il prononce des peines contre ceux qui tendent la main, mais encore contre ceux qui donnent! "
- Oui, dit Durtal, et ce qui est bien étrange aussi, c'est que la démocratie est l'adversaire le plus acharné du pauvre. La Révolution, qui semblait, n'est-ce pas, devoir le protéger, s'est montrée pour lui le plus cruel des régimes. Je te ferai parcourir un jour, un décret de l'an II; non seulement, il prononce des peines contre ceux qui tendent la main, mais encore contre ceux qui donnent! "
vendredi 17 mai 2013
« Je ne parle pas pour les faibles qui veulent obéir et tombent à bras raccourcis sur l'esclavage. En présence de la nature inexorable, nous sentons que nous sommes nous-mêmes partie de cette nature inexorable. Mais j'ai trouvé la force où on ne la cherche pas, chez des hommes simples, doux et obligeants, sans le moindre penchant à la domination - et inversement le goût de dominer m'est souvent apparu comme un signe de faiblesse intime ; ils craignent leur âme d'esclave et la drapent d'un manteau royal (ils finissent pas devenir esclaves de leurs partisans, de leur réputation, etc). Les natures puissantes règnent, c'est une nécessité, sans avoir besoin de lever le doigt, dussent-elles, de leur vivant, s'enterrer dans une chaumière. »
samedi 4 mai 2013
« L'Ecriture Sainte témoigne que Notre Seigneur fit le Paradis terrestre, qu'il y mit l'arbre de vie et que de là sort une source d'où naissent en ce monde quatre fleuves principaux : le Gange aux Indes, le Tigre et l'Euphrate, lesquels séparent les montagnes, forment la Mésopotamie et coulent ensuite en Perse, et le Nil qui naît en Ethiopie et se jette dans la mer à Alexandrie. Je ne trouve pas ni n'ai jamais trouvé un écrit des Latins ou des Grecs qui, d'une manière certaine, dise en quel point de ce monde est le Paradis terrestre. Je ne l'ai vu non plus sur aucune mappemonde, sinon situé avec autorité d'argument. Certains le plaçaient là où sont les sources du Nil, en Ethiopie, mais d'autres parcoururent toutes ces terres et n'y trouvèrent ni la température ni l'élévation vers le ciel telles qu'ils pussent admettre qu'il était là et que les eaux du déluge y fussent arrivées qui le recouvrirent. [...]
Je suis convaincu que là est le Paradis terrestre, où personne ne peut arriver si ce n'est par la volonté divine. »
Christophe Colomb, Troisième voyage aux Indes
Christophe Colomb, Troisième voyage aux Indes
mardi 30 avril 2013
" Mis à l’Index par l’Église, accusé d’impiété et d’athéisme, Machiavel avait en réalité vis-à-vis de la religion une attitude complexe. Certainement pas dévot, il se plie cependant aux usages, mais sans abdiquer de sa liberté critique. Dans son Discours sur la première décade de Tite-Live, tirant les enseignements de l’histoire antique, il s’interroge sur la religion qui conviendrait le mieux à la bonne santé de l’Etat : « Notre religion a placé le bien suprême dans l’humilité et le mépris des choses humaines. L’autre [la religion romaine] le plaçait dans la grandeur d’âme, la force du corps et toutes les autres choses aptes à rendre les hommes forts. Si notre religion exige que l’on ait de la force, elle veut que l’on soit plus apte à la souffrance qu’à des choses fortes. Cette façon de vivre semble donc avoir affaibli le monde et l’avoir donné en proie aux scélérats » (Discours, livre II, ch. 2). Machiavel ne se risque pas à une réflexion religieuse, mais seulement à une réflexion politique sur la religion, concluant : « Je préfère ma patrie à mon âme ». "
dimanche 28 avril 2013
jeudi 18 avril 2013
Le Fou magnifique
Je ne voudrais pas quitter cette cohorte de penseurs, d'écrivains et d'artistes solitaires sans évoquer Miguel de Cervantès (1547-1616) dont l'existence fut mêlée aux batailles et aux gloires de son siècle et qui inventa le personnage de Don Quichotte, raillé et incompris, si seul parmi la foule des bien-pensants.
Quand de nos jours on parcourt, non avec Rossinante mais avec des chevaux-vapeur, la longue, l'interminable plaine de la Manche, on comprends ici que le temps n'a guère plus de signification que dans un désert de sable. Tout peut surgir : le mirage (les moulins à vent devenant des combattants ennemis), l'épopée, l'indicible soif d'amour. Et il semble naturel qu'à ce désert d'Espagne s'accorde la figure ascétique et nomade de Don Quichotte, juché sur son cheval maigre.
« En el lugar de la Mancha... », « Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom... » Ainsi commence un des livres les plus énigmatiques et les plus fous de la littérature. Ce lieu que Cervantès ne tient pas à nommer s'appelle aujourd'hui Argamasillo el Alba et c'est en ce bourg innommable, autant dire infâme, qu'il fut emprisonné. C'est là aussi qu'il conçut son chef d’œuvre et en écrivit les premiers chapitres. A la manière dont Jean de la Croix avait pris son envol mystique à partir du cachot de Tolède, Cervantès imagina, dans cette sinistre geôle au cœur d'une plaine désespérante, une oasis pour se rafraîchir et se désaltérer. Jailli de son cerveau et de sa plume, l'ingénieux hidalgo passerait son temps à combattre l'injustice et secourir les faibles, à rêver, à aimer d'impossible amour une irréelle Dulcinée...
Soldat autant que poète, vaillant autant que cultivé, Cervantès a participé en 1571 à la bataille navale de Lépante où il perd l'usage de la main gauche. Quelques temps après, il est captif du roi d'Alger pendant cinq ans. De retour en Espagne, il écrit des poèmes et de nombreuses pièces de théâtre, malgré la rivalité de Lope de Vega. A partir de 1587 il commence une autre vie, il devient commissaire aux vivres puis collecteur d'impôts. A ce titre il parcourt l'Andalousie, la région de Séville puis de Grenade, la plaine interminable de la Manche. Il parle de blé, d'orge ; d'huile, de vin et d'olives avec les gens du peuple qu'il rencontre, qu'il rançonne sans doute. A plusieurs reprises, il est emprisonné et même excommunié pour des raisons diverses, souvent obscures : on l'accuse d'avoir détourné des vivres à son profit, de mal faire son travail...En 1600, le voici donc incarcéré, une fois de plus. Et Cervantès convoque Don Quichotte pour prendre sa revanche sur l'ordinaire vie.
Représentons-nous un instant cet homme, Miguel de Cervantès, naguère fier soldat et dramaturge reconnu, qui a désormais la tâche ingrate de lever des impôts. Il sillonne le pays, il se heurte à des portes closes et des visages fermés. Le temps paraît interminable et le ciel pèse de tout son poids sur la plaine où il semble errer. Imaginons ensuite qu'on injurie cet homme au métier bien impopulaire, qu'on lui cherche pouilles et qu'on le jette dans la geôle d'un village aussi morne et hostile que les précédents. A ce tableau peuvent s'ajouter des soucis de ménage, la mort de quelques proches et celle, récente, du roi Philippe II (en 1598). Tant d'épreuves, tant de déceptions, et cette humidité malsaine qui imprègne les murs de sa cellule.
Le salut ne peut venir que de la culture (chers livres, bienheureuse philosophie), de la création artistique conçue comme un rêve démesuré, et aussi de l'amitié (Sancho Pança, fidèle écuyer de Don Quichotte), et de l'amour inaccessible et doux que figure Dulcinée du Tobosco.
Lui, Don Quichotte, ne va pas rançonner ni attrister les habitants du pays. Bien au contraire, il les aide, ils les allège, il les fait rire, même à ses dépens. Il s'est donné pour sainte mission de pratiquer la charité et la justice parmi ses frères humains et d'ainsi faire revenir les temps chevaleresques et advenir la Jérusalem céleste. Dès le départ, la solitude du héros est manifeste puisqu'il se déclare chevalier errant, c'est-à-dire possesseur d’aucune terre : « Voilà pourquoi je vais par ces solitudes et ses déserts, cherchant les aventures, bien déterminé à risquer mon bras et ma vie dans la plus périlleuse que puisse m'envoyer le sort, si c'est au secours des faibles et des affligés. »
Par la noblesse de son aventure dénigrée par ses contemporains, par ses nombreuses vertus qu'il compare à celle du moine chartreux, Don Quichotte est un être à part, étranger en son pays et exilé de son époque. Malgré l'amitié solide de Sancho, malgré la compagnie du cheval nommé Rossinante et malgré la présence de Dulcinée en son cœur, Don Quichotte éprouve un sentiment tragique de solitude du à son idéalisme. Ce chevalier ascétique et inquiet qui se fait le défenseur du Bien, de la sagesse, de l'amour héroïque éveille peu d'échos chez ceux qui le rencontre. Mais il persiste dans sa folie. Les hommes peureux, à la raison étriquée, à l'épais bon sens, ne le détournent pas de sa voie solitaire. Don Quichotte ne s'affronte pas au monde mais à l'absolu. Ce qui le garde et le requiert, c'est la lumière de l'âme. Sa solitude est une solitude qui vielle : « Je suis obligé, suivant l'ordre de la chevalerie errante, où j'ai fait profession, de vivre toujours en alerte et d'être, à toute heure, sentinelle de moi-même.
Il y a ceux qui vivent dans le quotidien et ceux qui avancent dans le Réel. Ces derniers sont le plus souvent seuls. La foule ne les écoute pas, se moque d'eux, leur jette des pierres. Devant eux il n'y a que l'interminable plaine de la Manche. Ou l'Immense.
Quand de nos jours on parcourt, non avec Rossinante mais avec des chevaux-vapeur, la longue, l'interminable plaine de la Manche, on comprends ici que le temps n'a guère plus de signification que dans un désert de sable. Tout peut surgir : le mirage (les moulins à vent devenant des combattants ennemis), l'épopée, l'indicible soif d'amour. Et il semble naturel qu'à ce désert d'Espagne s'accorde la figure ascétique et nomade de Don Quichotte, juché sur son cheval maigre.
« En el lugar de la Mancha... », « Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom... » Ainsi commence un des livres les plus énigmatiques et les plus fous de la littérature. Ce lieu que Cervantès ne tient pas à nommer s'appelle aujourd'hui Argamasillo el Alba et c'est en ce bourg innommable, autant dire infâme, qu'il fut emprisonné. C'est là aussi qu'il conçut son chef d’œuvre et en écrivit les premiers chapitres. A la manière dont Jean de la Croix avait pris son envol mystique à partir du cachot de Tolède, Cervantès imagina, dans cette sinistre geôle au cœur d'une plaine désespérante, une oasis pour se rafraîchir et se désaltérer. Jailli de son cerveau et de sa plume, l'ingénieux hidalgo passerait son temps à combattre l'injustice et secourir les faibles, à rêver, à aimer d'impossible amour une irréelle Dulcinée...
Soldat autant que poète, vaillant autant que cultivé, Cervantès a participé en 1571 à la bataille navale de Lépante où il perd l'usage de la main gauche. Quelques temps après, il est captif du roi d'Alger pendant cinq ans. De retour en Espagne, il écrit des poèmes et de nombreuses pièces de théâtre, malgré la rivalité de Lope de Vega. A partir de 1587 il commence une autre vie, il devient commissaire aux vivres puis collecteur d'impôts. A ce titre il parcourt l'Andalousie, la région de Séville puis de Grenade, la plaine interminable de la Manche. Il parle de blé, d'orge ; d'huile, de vin et d'olives avec les gens du peuple qu'il rencontre, qu'il rançonne sans doute. A plusieurs reprises, il est emprisonné et même excommunié pour des raisons diverses, souvent obscures : on l'accuse d'avoir détourné des vivres à son profit, de mal faire son travail...En 1600, le voici donc incarcéré, une fois de plus. Et Cervantès convoque Don Quichotte pour prendre sa revanche sur l'ordinaire vie.
Représentons-nous un instant cet homme, Miguel de Cervantès, naguère fier soldat et dramaturge reconnu, qui a désormais la tâche ingrate de lever des impôts. Il sillonne le pays, il se heurte à des portes closes et des visages fermés. Le temps paraît interminable et le ciel pèse de tout son poids sur la plaine où il semble errer. Imaginons ensuite qu'on injurie cet homme au métier bien impopulaire, qu'on lui cherche pouilles et qu'on le jette dans la geôle d'un village aussi morne et hostile que les précédents. A ce tableau peuvent s'ajouter des soucis de ménage, la mort de quelques proches et celle, récente, du roi Philippe II (en 1598). Tant d'épreuves, tant de déceptions, et cette humidité malsaine qui imprègne les murs de sa cellule.
Le salut ne peut venir que de la culture (chers livres, bienheureuse philosophie), de la création artistique conçue comme un rêve démesuré, et aussi de l'amitié (Sancho Pança, fidèle écuyer de Don Quichotte), et de l'amour inaccessible et doux que figure Dulcinée du Tobosco.
Lui, Don Quichotte, ne va pas rançonner ni attrister les habitants du pays. Bien au contraire, il les aide, ils les allège, il les fait rire, même à ses dépens. Il s'est donné pour sainte mission de pratiquer la charité et la justice parmi ses frères humains et d'ainsi faire revenir les temps chevaleresques et advenir la Jérusalem céleste. Dès le départ, la solitude du héros est manifeste puisqu'il se déclare chevalier errant, c'est-à-dire possesseur d’aucune terre : « Voilà pourquoi je vais par ces solitudes et ses déserts, cherchant les aventures, bien déterminé à risquer mon bras et ma vie dans la plus périlleuse que puisse m'envoyer le sort, si c'est au secours des faibles et des affligés. »
Par la noblesse de son aventure dénigrée par ses contemporains, par ses nombreuses vertus qu'il compare à celle du moine chartreux, Don Quichotte est un être à part, étranger en son pays et exilé de son époque. Malgré l'amitié solide de Sancho, malgré la compagnie du cheval nommé Rossinante et malgré la présence de Dulcinée en son cœur, Don Quichotte éprouve un sentiment tragique de solitude du à son idéalisme. Ce chevalier ascétique et inquiet qui se fait le défenseur du Bien, de la sagesse, de l'amour héroïque éveille peu d'échos chez ceux qui le rencontre. Mais il persiste dans sa folie. Les hommes peureux, à la raison étriquée, à l'épais bon sens, ne le détournent pas de sa voie solitaire. Don Quichotte ne s'affronte pas au monde mais à l'absolu. Ce qui le garde et le requiert, c'est la lumière de l'âme. Sa solitude est une solitude qui vielle : « Je suis obligé, suivant l'ordre de la chevalerie errante, où j'ai fait profession, de vivre toujours en alerte et d'être, à toute heure, sentinelle de moi-même.
Il y a ceux qui vivent dans le quotidien et ceux qui avancent dans le Réel. Ces derniers sont le plus souvent seuls. La foule ne les écoute pas, se moque d'eux, leur jette des pierres. Devant eux il n'y a que l'interminable plaine de la Manche. Ou l'Immense.
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