samedi 26 novembre 2011

Testament

Au nom de la très Sainte Trinité, du Père, du fils et du Saint Esprit. Aujourd’hui vingt-cinquième de décembre mil sept cent quatre vingt douze.

Moi, Louis, XVIème du nom, Roi de France, étant depuis plus de quatre mois enfermé avec ma famille dans la Tour du Temple à Paris, par ceux qui étaient mes sujets, et privé de toute communication quelconque, même depuis le onze du courant avec ma famille. De plus impliqué dans un Procès dont il est impossible de prévoir l’issue à cause des passions des hommes, et dont on ne trouve aucun prétexte ni moyen dans aucune loi existante, n’ayant que Dieu pour témoin de mes pensées, et auquel je puisse m’adresser. Je déclare ici en sa présence, mes dernières volontés et mes sentiments.

Je laisse mon âme à Dieu mon créateur, et je le prie de la recevoir dans sa miséricorde, de ne pas la juger d’après ses mérites, mais par ceux de Notre Seigneur Jésus Christ qui s’est offert en sacrifice à Dieu son Père, pour nous autres hommes, quelque indignes que nous en fussions, et moi le premier.

Je meurs dans l’union de notre sainte Mère l’Église Catholique, Apostolique et Romaine, qui tient ses pouvoirs par une succession non interrompue de Saint Pierre auquel Jésus-Christ les avait confiés. Je crois fermement et je confesse tout ce qui est contenu dans le Symbole et les commandements de Dieu et de l’Église, les Sacrements et les Mystères tels que l’Église Catholique les enseigne et les a toujours enseignés. Je n’ai jamais prétendu me rendre juge dans les différentes manières d’expliquer les dogmes qui déchirent l’Église de Jésus-Christ, mais je m’en suis rapporté et rapporterai toujours, si Dieu m’accorde vie, aux décisions que les supérieurs Ecclésiastiques unis à la Sainte Église Catholique, donnent et donneront conformément à la discipline de l’Église suivie depuis Jésus-Christ.

Je plains de tout mon coeur nos frères qui peuvent être dans l’erreur, mais je ne prétends pas les juger, et je ne les aime pas moins tous en Jésus-Christ suivant ce que la charité Chrétienne nous l’enseigne.

Je prie Dieu de me pardonner tous mes péchés, j’ai cherché à les connaître scrupuleusement, à les détester et à m’humilier en sa présence, ne pouvant me servir du Ministère d’un Prêtre Catholique. Je prie Dieu de recevoir la confession que je lui en ai faite, et surtout le repentir profond que j’ai d’avoir mis mon nom, (quoique cela fut contre ma volonté) à des actes qui peuvent être contraires à la discipline et à la croyance de l’Église Catholique à laquelle je suis toujours resté sincèrement uni de coeur. Je prie Dieu de recevoir la ferme résolution où je suis, s’il m’accorde vie, de me servir aussitôt que je le pourrai du Ministère d’un Prêtre Catholique, pour m’accuser de tous mes péchés, et recevoir le Sacrement de Pénitence.

Je prie tous ceux que je pourrais avoir offensés par inadvertance (car je ne me rappelle pas d’avoir fait sciemment aucune offense à personne), ou à ceux à qui j’aurais pu avoir donné de mauvais exemples ou des scandales, de me pardonner le mal qu’ils croient que je peux leur avoir fait.

Je prie tous ceux qui ont de la Charité d’unir leurs prières aux miennes, pour obtenir de Dieu le pardon de mes péchés.

Je pardonne de tout mon coeur à ceux qui se sont fait mes ennemis sans que je leur en aie donné aucun sujet, et je prie Dieu de leur pardonner, de même que ceux qui par un faux zèle, ou par un zèle mal entendu, m’ont fait beaucoup de mal.

Je recommande à Dieu, ma femme, mes enfants, ma Soeur, mes Tantes, mes Frères, et tous ceux qui me sont attachés par les liens du sang, ou par quelque autre manière que ce puisse être.

Je prie Dieu particulièrement de jeter des yeux de miséricorde sur ma femme, mes enfants et ma soeur qui souffrent depuis longtemps avec moi, de les soutenir par sa grâce s’ils viennent à me perdre, et tant qu’ils resteront dans ce monde périssable.

Je recommande mes enfants à ma femme, je n’ai jamais douté de sa tendresse maternelle pour eux ; je lui recommande surtout d’en faire de bons Chrétiens et d’honnêtes hommes, de leur faire regarder les grandeurs de ce monde ci (s’ils sont condamnés à les éprouver) que comme des biens dangereux et périssables, et de tourner leurs regards vers la seule gloire solide et durable de l’Éternité. Je prie ma soeur de vouloir bien continuer sa tendresse à mes enfants, et de leur tenir lieu de mère, s’ils avaient le malheur de perdre la leur.

Je prie ma femme de me pardonner tous les maux qu’elle souffre pour moi, et les chagrins que je pourrais lui avoir donnés dans le cours de notre union, comme elle peut être sûre que je ne garde rien contre elle si elle croyait avoir quelque chose à se reprocher.

Je recommande bien vivement à mes enfants, après ce qu’ils doivent à Dieu qui doit marcher avant tout, de rester toujours unis entre eux, soumis et obéissants à leur mère, et reconnaissants de tous les soins et les peines qu’elle se donne pour eux, et en mémoire de moi. Je les prie de regarder ma soeur comme une seconde mère.

Je recommande à mon fils, s’il avait le malheur de devenir Roi, de songer qu’il se doit tout entier au bonheur de ses concitoyens, qu’il doit oublier toute haine et tout ressentiment, et nommément tout ce qui a rapport aux malheurs et aux chagrins que j’éprouve. Qu’il ne peut faire le bonheur des Peuples qu’en régnant suivant les Lois, mais en même temps qu’un Roi ne peut les faire respecter, et faire le bien qui est dans son coeur, qu’autant qu’il a l’autorité nécessaire, et qu’autrement, étant lié dans ses opérations et n’inspirant point de respect, il est plus nuisible qu’utile.

Je recommande à mon fils d’avoir soin de toutes les personnes qui m’étaient attachées, autant que les circonstances où il se trouvera lui en donneront les facultés, de songer que c’est une dette sacrée que j’ai contractée envers les enfants ou les parents de ceux qui ont péri pour moi, et ensuite de ceux qui sont malheureux pour moi. Je sais qu’il y a plusieurs personnes de celles qui m’étaient attachées, qui ne se sont pas conduites envers moi comme elles le devaient, et qui ont même montré de l’ingratitude, mais je leur pardonne, (souvent, dans les moment de troubles et d’effervescence, on n’est pas le maître de soi) et je prie mon fils, s’il en trouve l’occasion, de ne songer qu’à leur malheur.

Je voudrais pouvoir témoigner ici ma reconnaissance à ceux qui m’ont montré un véritable attachement et désintéressé. D’un côté si j’étais sensiblement touché de l’ingratitude et de la déloyauté de gens à qui je n’avais jamais témoigné que des bontés, à eux et à leurs parents ou amis, de l’autre, j’ai eu de la consolation à voir l’attachement et l’intérêt gratuit que beaucoup de personnes m’ont montrés. Je les prie d’en recevoir tous mes remerciements ; dans la situation où sont encore les choses, je craindrais de les compromettre si je parlais plus explicitement, mais je recommande spécialement à mon fils de chercher les occasions de pouvoir les reconnaître.

Je croirais calomnier cependant les sentiments de la Nation, si je ne recommandais ouvertement à mon fils MM de Chamilly et Hue, que leur véritable attachement pour moi avait portés à s’enfermer avec moi dans ce triste séjour, et qui ont pensé en être les malheureuses victimes.

Je lui recommande aussi Cléry des soins duquel j’ai eu tout lieu de me louer depuis qu’il est avec moi. Comme c’est lui qui est resté avec moi jusqu’à la fin, je prie MM de la Commune de lui remettre mes hardes, mes livres, ma montre, ma bourse, et les autres petits effets qui ont été déposés au Conseil de la Commune.

Je pardonne encore très volontiers à ceux qui me gardaient, les mauvais traitements et les gênes dont ils ont cru devoir user envers moi.

J’ai trouvé quelques âmes sensibles et compatissantes, que celles-là jouissent dans leur coeur de la tranquillité que doit leur donner leur façon de penser.

Je prie MM de Malesherbes, Tronchet et de Sèze, de recevoir ici tous mes remerciements et l’expression de ma sensibilité pour tous les soins et les peines qu’ils se sont donnés pour moi.

Je finis en déclarant devant Dieu et prêt à paraître devant Lui, que je ne me reproche aucun des crimes qui sont avancés contre moi.

Fait double à la Tour du Temple le 25 décembre 1792.

Louis

mercredi 20 juillet 2011

La Grâce du Ciel

Rêves du ventre

- On m'a volé ... lui dis-je .
- Capitaine ! corrigea-t-il , d'une voie ferme , sinon dure .
Je répétait :
- On m'a volé , capitaine .
- Comment ça vous est-il arrivé ?
  Je lui racontai les choses telles qu'elles s'étaient passées . Je lui dis que mes vêtements étaient restés à sécher à la cuisine et comment , après m'être aperçu du vol , j'ai faillit être frappé par le coq .
  Loup Larsen sourit à mon récit .
- Ce sont les petits profits du cuisinier , dit-il . Ca n'est pas payer trop cher la nouvelle existence qui est la vôtre , non ? D'ailleurs , ce sera pour vous une leçon . Elle vous apprendra à veiller sur votre argent . Jusqu'ici , je suppose , c'était votre notaire ou votre homme d'affaires qui s'en chargeait .
  Je sentait , sous la modération de ses paroles , une ironie gouailleuse . J'insistai néanmoins et demandai :
- Comment puis-je rentrer en possession de ce qui m'appartient ?
- Ca vous regarde . Vous voulez un bon conseil ? Quand vous posséderez un dollar , veillez jalousement sur lui . Celui qui laisse traîner son argent mérite qu'il lui soit pris . Vous êtes d'ailleurs doublement dans votre tort . Vous avez tenté le cuistot . C'est mal . Par votre faute , il a succombé à la tentation et mis en péril son âme immortelle ... A propos , vous y croyez , vous , à l'immortalité de l'âme ?
  Il laissa tomber ces mots d'une voix nonchalante . Il me sembla que cette âme close s'entrouvait soudain devant moi .
  Mais ce n'était qu'une illusion . Personne , j'en suis convaincu , n'a jamais pu lire un peu profondément dans l'âme de Loup Larsen . C'était une âme solitaire , qui ne laissait jamais tomber complètement son masque . A peine , par moments , s'amusait-elle à le soulever un peu .
- L'immortalité , répondis-je , je la lis dans vos yeux ...
  Etant donné le tour intime que prenait la conversation , j'avais négligé volontairement , cette fois , le fatidique "capitaine" .
  Effectivement , Loup Larsen ne releva pas mon omission . Il reprit :
- Vous lisez la vie dans mes yeux . Mais rien ne prouve que la cette vie soit immortelle .
  Je ripostai .
- A mon sens , tout prouve le contraire ! Ma pensée va plus loin que cette vie ...
  Il détourna la tête et promena son regard sur la mer , qui était morne et désolée . Une vague tristesse se refléta dans ses prunelles , son front devint grave et ses lèvres se durcirent .
  Puis brusquement , revenant vers moi :
- Vous prétendez que je suis immortel ... Et pourquoi le serais-je ? A quelle fin ?
  Répondre à cette question comme il convenait était assez embarrassant . Comment lui expliquer que cette conviction de l'immortalité de l'âme était en moi une intuition intime , inexprimable , quelque chose comme ces douces musiques que nous entendons parfois dans notre sommeil et dont le rythme s'évanouit dès que nous tentons de les fixer , en rouvrant les yeux ?
- Alors la vie , pour vous , qu'est-ce que c'est ? demandai-je à mon tour .
- La vie ... s'exclama Loup Larsen . Je pense que c'est une chose plutôt répugnante . C'est une levure qui bout , une fermentation qui dure , selon les cas , une heure , un jour , une année , un siècle parfois . Puis qui s'arrête . Durant ce temps , les gros , pour se nourrir , mangent les petits . Les forts , pour conserver leur force , dévorent les faibles . Ceux qui ont plus de chances sont plus gros que les autres et vivent plus longtemps . Un point c'est tout . Qu'en pensez-vous ?
  Il me montra de la main un groupe de matelots occupés , un peu plus loin , à une manoeuvre .
- L'homme s'agite , s'agite sans cesse . C'est la loi . Il s'agite , pour gagner son pain et pour pouvoir continuer à s'agiter . C'est un cercle vicieux . Un beau jour , il s'arrête . C'est la fin . Il est mort .
- Il a des rêves , interrompis-je . Des rêves étincelants et radieux .
- Des rêves du ventre !
- Et d'autres aussi ...
- Des rêves du ventre , c'est tout , il n'y en a pas d'autres ! Tout se ramène à ça . Tous , tant que nous sommes , nous rêvons de trouver la fortune sur notre route , d'effectuer d'heureux voyages , de réussir dans nos entreprises , qui mettront plus d'argent dans notre poche .
  Nous rêvons d'exploiter plus parfaitement nos semblables , de passer des nuits moelleuses , pendant que d'autres se chargent pour nous des plus ignobles besognes .
  Voilà ce que nous sommes , vous et moi . La seule différence est que j'ai gagné , en trimant dur , le bien-être dont je profite aujourd'hui . Tandis que vous ... Qui vous a gagné le lit douillet où vous dormiez , les vêtements élégants que vous aviez sur le dos , les bons repas auxquels vous vous délectiez ? Pas vous , bien sûr . Vous n'avez jamais rien acquis à la sueur de votre front . Vous ressemblez à ces frégates qui foncent , à plein vol , sur les bobbies pour leur chiper les poissons qu'ils ont pris et s'en repaître à leur place . Vous mangez , vous aussi , la nourriture produite par d'autres hommes qui ne demanderaient pas mieux que de la consommer eux-mêmes .
  Je protestait :
- Ca n'a rien à voir avec l'immortalité de l'âme .
  Il continua , rapidement , les yeux étincelants :
- La vie , je le répète , est quelque chose de répugnant . Et c'est cette saloperie que vous voudriez éternelle ? Pourquoi ? Dans quelle intention avouable ? Votre vie a abordé la mienne par accident , et vous n'avez qu'une idée , c'est de me fausser compagnie , pour recommencer à vivre comme un pourceau . Mais c'est ma volonté de vous garder avec moi , sur ce bateau . Je prétends faire quelqu'un de vous , ou vous briser . Car vous n'êtes qu'un misérable avorton . Avec votre âme immortelle , êtes-vous seulement capable de me dire pourquoi je vous garde ici ?
- Parce que vous êtes le plus fort !
- Et pourquoi suis-je le plus fort ? Parce que je suis un plus gros morceau de ferment que vous . A des degrés divers , la vie est en nous . Elle s'agite et rêve de s'agiter éternellement . Voilà pourquoi , et sans autre raison valable , nous prétendons être immortels .
  Là-dessus , Loup Larsen me tourna les talons et s'éloigna .
  Je le vis bientôt s'arrêter , se retourner vers moi et m'appeller .
- A propos , me demanda-t-il , quelle somme le cuistot vous a-t-il volée ?
- Cent quatre-vingt-cinq dollars , capitaine .
  Il hocha la tête et , pendant que je redescendais à l'intérieur du navire , afin de préparer la table pour le déjeuner de midi , je l'entendis qui abreuvait d'injures sonores le groupe de matelots qui manoeuvrait .

Le Loup des Mers , Jack London

mercredi 13 juillet 2011