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jeudi 18 octobre 2012

" Une vague de majesté et d'orgueil me parcourut : fierté d'avoir les yeux bleus , comme les siens , le teint clair et blond comme lui et que ma place soit à ses côtés , avec le Samourai , à l'arrière - siège du gouvernement - là d'où partent les ordres . J'en pleurais presque , tant le frisson d'une vanité proche du respect me picotait et hérissait ma peau le long de ma colonne vertébrale et jusqu'à la base du cerveau . Quand aux autres - les débiles et le rebut , ces choses à la peau basanée , ces demis-déclassés , ces métis , cette lie de races conquises depuis longtemps , pouvaient-ils compter ? Mes talons étaient de fer tandis que je les contemplais , indifférent à leur sort , au milieu des périls qu'ils couraient et à leur faiblesse . Seigneur ! Seigneur ! depuis dix mille générations et tant de siècles nous avons écrasé leur visage sous nos bottes et fait d'eux nos esclaves accablés sous le joug de notre volonté . "


mercredi 20 juillet 2011

Rêves du ventre

- On m'a volé ... lui dis-je .
- Capitaine ! corrigea-t-il , d'une voie ferme , sinon dure .
Je répétait :
- On m'a volé , capitaine .
- Comment ça vous est-il arrivé ?
  Je lui racontai les choses telles qu'elles s'étaient passées . Je lui dis que mes vêtements étaient restés à sécher à la cuisine et comment , après m'être aperçu du vol , j'ai faillit être frappé par le coq .
  Loup Larsen sourit à mon récit .
- Ce sont les petits profits du cuisinier , dit-il . Ca n'est pas payer trop cher la nouvelle existence qui est la vôtre , non ? D'ailleurs , ce sera pour vous une leçon . Elle vous apprendra à veiller sur votre argent . Jusqu'ici , je suppose , c'était votre notaire ou votre homme d'affaires qui s'en chargeait .
  Je sentait , sous la modération de ses paroles , une ironie gouailleuse . J'insistai néanmoins et demandai :
- Comment puis-je rentrer en possession de ce qui m'appartient ?
- Ca vous regarde . Vous voulez un bon conseil ? Quand vous posséderez un dollar , veillez jalousement sur lui . Celui qui laisse traîner son argent mérite qu'il lui soit pris . Vous êtes d'ailleurs doublement dans votre tort . Vous avez tenté le cuistot . C'est mal . Par votre faute , il a succombé à la tentation et mis en péril son âme immortelle ... A propos , vous y croyez , vous , à l'immortalité de l'âme ?
  Il laissa tomber ces mots d'une voix nonchalante . Il me sembla que cette âme close s'entrouvait soudain devant moi .
  Mais ce n'était qu'une illusion . Personne , j'en suis convaincu , n'a jamais pu lire un peu profondément dans l'âme de Loup Larsen . C'était une âme solitaire , qui ne laissait jamais tomber complètement son masque . A peine , par moments , s'amusait-elle à le soulever un peu .
- L'immortalité , répondis-je , je la lis dans vos yeux ...
  Etant donné le tour intime que prenait la conversation , j'avais négligé volontairement , cette fois , le fatidique "capitaine" .
  Effectivement , Loup Larsen ne releva pas mon omission . Il reprit :
- Vous lisez la vie dans mes yeux . Mais rien ne prouve que la cette vie soit immortelle .
  Je ripostai .
- A mon sens , tout prouve le contraire ! Ma pensée va plus loin que cette vie ...
  Il détourna la tête et promena son regard sur la mer , qui était morne et désolée . Une vague tristesse se refléta dans ses prunelles , son front devint grave et ses lèvres se durcirent .
  Puis brusquement , revenant vers moi :
- Vous prétendez que je suis immortel ... Et pourquoi le serais-je ? A quelle fin ?
  Répondre à cette question comme il convenait était assez embarrassant . Comment lui expliquer que cette conviction de l'immortalité de l'âme était en moi une intuition intime , inexprimable , quelque chose comme ces douces musiques que nous entendons parfois dans notre sommeil et dont le rythme s'évanouit dès que nous tentons de les fixer , en rouvrant les yeux ?
- Alors la vie , pour vous , qu'est-ce que c'est ? demandai-je à mon tour .
- La vie ... s'exclama Loup Larsen . Je pense que c'est une chose plutôt répugnante . C'est une levure qui bout , une fermentation qui dure , selon les cas , une heure , un jour , une année , un siècle parfois . Puis qui s'arrête . Durant ce temps , les gros , pour se nourrir , mangent les petits . Les forts , pour conserver leur force , dévorent les faibles . Ceux qui ont plus de chances sont plus gros que les autres et vivent plus longtemps . Un point c'est tout . Qu'en pensez-vous ?
  Il me montra de la main un groupe de matelots occupés , un peu plus loin , à une manoeuvre .
- L'homme s'agite , s'agite sans cesse . C'est la loi . Il s'agite , pour gagner son pain et pour pouvoir continuer à s'agiter . C'est un cercle vicieux . Un beau jour , il s'arrête . C'est la fin . Il est mort .
- Il a des rêves , interrompis-je . Des rêves étincelants et radieux .
- Des rêves du ventre !
- Et d'autres aussi ...
- Des rêves du ventre , c'est tout , il n'y en a pas d'autres ! Tout se ramène à ça . Tous , tant que nous sommes , nous rêvons de trouver la fortune sur notre route , d'effectuer d'heureux voyages , de réussir dans nos entreprises , qui mettront plus d'argent dans notre poche .
  Nous rêvons d'exploiter plus parfaitement nos semblables , de passer des nuits moelleuses , pendant que d'autres se chargent pour nous des plus ignobles besognes .
  Voilà ce que nous sommes , vous et moi . La seule différence est que j'ai gagné , en trimant dur , le bien-être dont je profite aujourd'hui . Tandis que vous ... Qui vous a gagné le lit douillet où vous dormiez , les vêtements élégants que vous aviez sur le dos , les bons repas auxquels vous vous délectiez ? Pas vous , bien sûr . Vous n'avez jamais rien acquis à la sueur de votre front . Vous ressemblez à ces frégates qui foncent , à plein vol , sur les bobbies pour leur chiper les poissons qu'ils ont pris et s'en repaître à leur place . Vous mangez , vous aussi , la nourriture produite par d'autres hommes qui ne demanderaient pas mieux que de la consommer eux-mêmes .
  Je protestait :
- Ca n'a rien à voir avec l'immortalité de l'âme .
  Il continua , rapidement , les yeux étincelants :
- La vie , je le répète , est quelque chose de répugnant . Et c'est cette saloperie que vous voudriez éternelle ? Pourquoi ? Dans quelle intention avouable ? Votre vie a abordé la mienne par accident , et vous n'avez qu'une idée , c'est de me fausser compagnie , pour recommencer à vivre comme un pourceau . Mais c'est ma volonté de vous garder avec moi , sur ce bateau . Je prétends faire quelqu'un de vous , ou vous briser . Car vous n'êtes qu'un misérable avorton . Avec votre âme immortelle , êtes-vous seulement capable de me dire pourquoi je vous garde ici ?
- Parce que vous êtes le plus fort !
- Et pourquoi suis-je le plus fort ? Parce que je suis un plus gros morceau de ferment que vous . A des degrés divers , la vie est en nous . Elle s'agite et rêve de s'agiter éternellement . Voilà pourquoi , et sans autre raison valable , nous prétendons être immortels .
  Là-dessus , Loup Larsen me tourna les talons et s'éloigna .
  Je le vis bientôt s'arrêter , se retourner vers moi et m'appeller .
- A propos , me demanda-t-il , quelle somme le cuistot vous a-t-il volée ?
- Cent quatre-vingt-cinq dollars , capitaine .
  Il hocha la tête et , pendant que je redescendais à l'intérieur du navire , afin de préparer la table pour le déjeuner de midi , je l'entendis qui abreuvait d'injures sonores le groupe de matelots qui manoeuvrait .

Le Loup des Mers , Jack London

mercredi 13 juillet 2011