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samedi 15 décembre 2012

Très chier filz,

[…] Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées : grecque, sans laquelle c'est honte que une personne se die sçavant, hébraïcque, caldaïcque, latine; les impressions tant élégantes et correctes en usance, qui ont esté inventées de mon eage par inspiration divine, comme à contrefil l'artillerie par suggestion diabolicque. Tout le monde est plein de gens savans, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, et m'est advis que, ny au temps de Platon, ny de Cicéron, ny de Papinian, n'estoit telle commodité d'estude qu'on y veoit maintenant, et ne se fauldra plus doresnavant trouver en place ny en compaignie, qui ne sera bien expoly en l'officine de Minerve. Je voy les brigans, les boureaulx, les avanturiers, les palefreniers de maintenant, plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps. Que diray-je? Les femmes et les filles ont aspiré à ceste louange et manne céleste de bonne doctrine. Tant y a que en l'eage où je suis, j'ay esté contrainct de apprendre les lettres grecques, lesquelles je n'avoys contemné comme Caton, mais je n'avoys eu loysir de comprendre en mon jeune eage; et voluntiers me délecte à lire les Moraulx de Plutarche, les beaulx Dialogues de Platon, les Monuments de Pausanias et Antiquitéz de Atheneuz, attendant l'heure qu'il plaira à Dieu, mon Créateur, me appeler et commander yssir de ceste terre. Par quoy, mon filz, je te admoneste que employe ta jeunesse à bien profiter en estudes et en vertus. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistémon, dont l'un par vives et vocales instructions, l'aultre par louables exemples, te peut endoctriner. J'entens et veulx que tu aprenes les langues parfaictement. Premierement la grecque comme le veult Quintilian, secondement, la latine, et puis l'hébraïcque pour les sainctes lettres, et la chaldaïcque et arabicque pareillement; et que tu formes ton style quant à la grecque, à l'imitation de Platon, quant à la latine, à Cicéron. Qu'il n'y ait hystoire que tu ne tienne en mémoire présente, à quoy te aidera la cosmographie de ceulx qui en ont escript. Des ars libéraux, géométrie, arisméticque et musicque, je t'en donnay quelque goust quand tu estoit encores petit, en l'eage de cinq à six ans; poursuys la reste, et de astronomie saiche-en tous les canons; laisse-moy l'astrologie divinatrice et l'art de Lullius, comme abuz et vanitéz. Du droit civil, je veulx que tu saiche par cueur les beaulx textes et me les confère avecques philosophie. Et quant à la congnoissance des faictz de nature, je veulx que tu te y adonne curieusement : qu'il n'y ait mer, rivière ny fontaine, dont tu ne congnoisse les poissons, tous les oyseaulx de l'air, tous les arbres, arbustes et fructices des foretz, toutes les herbes de la terre, tous les métaulx cachéz au ventre des abysmes, les pierreries de tout Orient et Midy, rien ne te soit inconneu. Puis sougneusement revisite les livres des médicins grecz, arabes et latins, sans contemner les thalmudistes et cabalistes, et par fréquentes anatomies acquiers-toy parfaicte congnoissance de l'aultre monde, qui est l'homme. Et par lesquelles heures du jour commence à visiter les sainctes lettres, premièrement en grec Le Nouveau Testamant et Epistres des Apostres et puis en hébrieu Le Vieux Testament. Somme, que je voy un abysme de science : car doresnavant que tu deviens homme et te fais grand il te fauldra yssir de cette tranquillité et repos d'estude, et apprendre la chevalerie et les armes pour défendre ma maison, envers tous et contre tous, et hantant les gens lettréz qui sont tant à Paris comme ailleurs. Mais, parce que selon le saige Salomon sapience n'entre poinct en âme malivole et science sans conscience n'est que ruine de l'âme, il te convient servir, aymer et craindre Dieu, et en luy mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foy, formée de charité, estre à luy adjoinct en sorte que jamais n'en soys desanparé par péché. Aye suspectz les abus du monde. Ne mets ton cueur à vanité, car ceste vie est transitoire, mais la parole de Dieu demeure éternellement. Soys serviable à tous tes prochains et les ayme comme toy-mesmes. Révère tes précepteurs. Fuis les compaignies des gens èsquelz tu ne veulx point ressembler, et les grâces que Dieu te a données, icelles ne reçoipz en vain. Et quand tu congnoistras que auras tout le sçavoir de par delà acquis, retourne vers moy, affin que je te voye et donne ma bénédiction devant que mourir. Mon filz, la paix et grâce de Nostre Seigneur soit avecques toy. Amen. De Utopie, ce dix-septiesme jour du moys de mars.

Ton père, Gargantua.


dimanche 19 juin 2011

Lever matin n’est point bonheur






L’estude de Gargantua, selon la discipline de ses precepteurs sophistes.

    CHAPITRE XXI

Les premiers jours ainsi passez et les cloches remises en leur lieu, les citoyens de Paris , par recongnoissance
de ceste honnesteté , se offrirent d’entretenir et nourrir sa jument tant qu’il luy plairoit , - ce que Gargantua
print bien à gré , - et l’envoyerent vivre en la forest de Biere. Je croy qu’elle n’y soyt plus maintenant. Ce
faict, voulut de tout son sens estudier à la discretion de Ponocrates; mais icelluy, pour le commencement,
ordonna qu’il feroit à sa maniere accoustumée, affin d’entendre par quel moyen, en si long temps, ses
antiques precepteurs l’avoient rendu tant fat, niays et ignorant.
  Il dispensoit doncques son temps en telle façon que ordinairement il s’esveilloit entre huyt et neuf heures,
feust jour ou non; ainsi l’avoient ordonné ses regens antiques, alleguans ce que dict David :
ante lucem surgere
  Puis se guambayoit, penadoit et paillardoit parmy le lict quelque temps pour mieulx esbaudir ses esperitz
animaulx ; et se habiloit selon la saison, mais voluntiers portoit il une grande et longue robbe de grosse frize
fourrée de renards; après se peignoit du peigne de Almain, c’estoit des quatre doigtz et le poulce, car ses
precepteurs disoient que soy aultrement pigner, laver et nettoyer estoit perdre temps en ce monde.
Puis fiantoit, pissoyt, rendoyt sa gorge, rottoit, pettoyt, baisloyt, crachoyt, toussoyt, sangloutoyt, esternuoit et
se morvoyt en archidiacre , et desjeunoyt pour abatre la rouzée et maulvais aer : belles tripes frites, belles
charbonnades, beaulx jambons, belles cabirotades et forces soupes de prime .
Ponocrates luy remonstroit que tant soubdain ne debvoit repaistre au partir du lict sans avoir premierement
faict quelque exercice. Gargantua respondit :
  « Quoy ! n’ay je faict suffisant exercice ? Je me suis vaultré six ou sept tours parmi le lict davant que me
lever. Ne est ce assez? Le pape Alexandre ainsi faisoit, par le conseil de son medicin Juif, et vesquit jusques
à la mort en despit des envieux. Mes premiers maistres me y ont acoustumé, disans que le desjeuner faisoit
bonne memoire; pour tant y beuvoient les premiers. Je m’en trouve fort bien et n’en disne que mieulx. Et me
disoit Maistre Tubal (qui feut premier de sa licence à Paris) que ce n’est tout l’advantaige de courir bien
toust, mais bien de partir de bonne heure; aussi n’est ce la santé totale de nostre humanité boyre à tas, à tas,
à tas, comme canes, mais ouy bien de boyre matin;
Lever matin n’est poinct bon heur ;
Boire matin est le meilleur.


 
Après avoir bien à poinct desjeuné, alloit à l’église, et luy pourtoit on dedans un grand penier un gros
breviaire empantophlé, pesant, tant en gresse que en fremoirs et parchemin, poy plus poy moins, unze
quintaulx six livres. Là oyoit vingt et six ou trente messes. Ce pendent venoit son diseur d’heures en place
empaletocqué comme une duppe, et très bien antidoté son alaine à force syrop vignolat; avecques icelluy
marmonnoit toutes ces kyrielles, et tant curieusement les espluchoit qu’il n’en tomboit un seul grain en terre.
Au partir de l’eglise, on luy amenoit sur une traine à beufz un faratz de patenostres de Sainct Claude, aussi
grosses chascune qu’est le moulle d’un bonnet, et, se pourmenant par les cloistres, galeries ou jardin, en
disoit plus que seze hermites.
Puis estudioit quelque meschante demye heure, les yeulx assis dessus son livre; mais (comme dict le
comicque) son ame estoit en la cuysine.
Pissant doncq plein urinal, se asseoyt à table, et, par ce qu’il estoit naturellement phlegmaticque, commençoit
son repas par quelques douzeines de jambons, de langues de beuf fumées, de boutargues, d’andouilles, et telz aultres avant coureurs de vin .

  Ce pendent quatre de ses gens luy gettoient en la bouche, l’un après l’aultre, continuement, moustarde à
pleines palerées. Puis beuvoit un horrificque traict de vin blanc pour luy soulaiger les roignons. Après,
mangeoit, selon la saison, viandes à son appetit, et lors ces soit de manger quand le ventre luy tiroit.
A boyre n’avoit poinct fin ny canon, car il disoit que les metes et bournes de boyre estoient quand, la
personne beuvant, le liege de ses pantoufles enfloit en hault d’un demy pied.