A l'âge de quinze ans à peine , je travaillais de longues heures dans une fabrique de conserves . L'une dans l'autre , mes journées les plus courtes étaient de dix heures . Si à ces dix heures de travail effectif devant une machine l'on ajoute celle du déjeuner , le temps employé pour me rendre à l'usine et rentrer chez moi ; le matin , à me lever , m'habiller , et déjeuner ; le soir , à dîner , me dévêtir et me coucher , il ne restait des vingt-quatres heures de la journée que les neufs heures de sommeil nécessaires à un jeune gaillard comme moi .
Sur ces neuf heures , dès que j'étais au lit et avant que mes yeux ne s'alourdissent , je m'arrangeais pour voler un peu de temps que je consacrais à la lecture .
Mais bien souvent je ne quittais pas l'usine avant minuit . Parfois je trimais dix-huit et vingt heures d'affilée . Une fois même , je restai à ma machine trente-six heures consécutives . Il s'écoula des semaines entières durant lesquelles je ne lâchais pas ma besogne avant onze heures ; ces jours-là , je rentrais me coucher à minuit passé ; on m'appelait à cinq heures et demie pour m'habiller , manger , courir au travail et je me retrouvais à mon poste au coup de sifflet de sept heures . Impossible alors de dérober le moindre instant pour mes chers bouquins .
Mais , direz-vous , quel rôle pouvait jouer John Barleycorn (ndm : surnom de l'alcool) dans cette tâche éreintante , acceptée stoiquement , d'un gosse qui avait à peine atteint ses quinze ans ? Il en jouait un très grand , et je vais vous le démontrer . Souvent , je me demandais si le but de la vie était de nous transformer ainsi en bêtes de somme . Pas un cheval , dans la ville d'Oakland , ne peinait aussi longtemps que moi . Si c'était là l'existence , je n'en raffolais pas .
Je me rappelais mon petit bateau , amarré au quai et dont le fond s'incrustait maintenant de coquillages ; je me rappelais le vent qui soufflait tous les jours dans la baie , les levers et couchers de soleil que je ne voyais plus ; la morsure de l'air salin dans mes narines et de l'eau salée sur ma chair quand je plongeais par-dessus bord ; je me rappelais toute la beauté , les merveilles et les jouissances sensuelles du monde dont on me privait .
Il n'y avait qu'un moyen d'échapper à ce métier abrutissant : partir au loin sur l'eau et y gagner mon pain . Or la vie de marin conduisait inévitablement à John Barleycorn . Je l'ignorait . Et quand je m'en rendis compte , j'eus tout de même assez de courage pour ne pas me laisser happer de nouveau par l'existence bestiale que je menais en usine .
Je voulais me laisser emporter par les vents de l'aventure . Or , ils soufflaient sur les cotres des pirates et les éparpillaient d'un bout à l'autre de la baie de San Francisco , depuis les bancs d'huîtres et les hauts-fonds sur lequels on se battait la nuit , jusqu'au marché matinal , le long des quais , où les revendeurs ambulants et les hôteliers descendaient acheter la marée .
Toute incursion sur les parcs à huîtres était un délit payé par la prison , la livrée infamante ou les fers . Et après ? Les bagnards fournissaient des journées moins longues que les miennes à l'usine . Et j'entrevoyait une existence cent fois plus romanesque comme pilleur d'huîtres ou même forçat qu'a demeurer esclave de la machine .
Derrière tout cela , ma jeunesse débordante percevait le chuchotement du romanesque , l'invite de l'aventure . Je fit part de mes désirs à Mammy Jennie , la vieille noire qui m'avait allaité . Plus prospère que mes parents , elle soignait des malades et gagnait d'assez bonnes semaines . Je lui demandai si elle consentirait à prêter de l'argent à son "nourrisson blanc" ! Si elle consentait ? Tout ce qu'elle possédait était à moi .
Puis je me mis en quête de Frank-le-Français , un pilleur d'huîtres , qui , disait-on , cherchait à vendre son sloop , le Razzle Dazzle . Je découvris le bateau ancré dans la partie de l'estuaire voisine de l'Alameda , près du pont de Webster . A bord se trouvait des visiteurs que Franck régalait de vin . Il monta sur le pont pour discuter de l'affaire . Il voulait bien vendre , mais c'était dimanche et cet après-midi là il recevait des invités . Le lendemain , me dit-il , il rédigerait l'acte de vente et je pourait entrer en possession . Entre-temps , il me pria de descendre pour me présenter à ses amis : je vis là deux soeurs , Mamie et Tess , une dame Hadley , qui les chaperonnait ; Whisky Bob , un jeune pilleur d'huîtres de seize ans , et healey-l'Araignée , un rat de quai à favoris noirs , d'une vingtaine d'années .
[...]
Franck-le-Français versa un gobelet de vin rouge d'une énorme dame-jeanne pour sceller notre marché . Je me rappelai le vin rouge du ranch italien , et frémis intérieurement . Le whisky et la bière me répugnaient moins . Mais la Reine des Pilleurs d'huîtres me regardait , un verre à demi-vide en main .
J'avais ma fierté . Moi , un homme - de quinze ans il est vrai - je pouvais me montrer à la hauteur . En outre , je voyais sa soeur en Mme Hadley , ainsi que le jeune pilleur d'huîtres , et le rat de quai moustachu , et tout le monde avait un verre à la main . Allais-je passer pour une poule mouillée ? Non , mille fois non . Plutôt boire mille verres ! J'ingurgitai comme un homme le gobelet plein jusqu'au bord .
Franck-le-Français était enchanté du marché que je venais de conclure en lui remettant , comme arrhes , une pièce d'or de vingt dollars . Il versa de nouvelles rasades . Je m'étais découvert une tête solide et un estomac à toute épreuve , et je me sentais de force à boire modérément avec eux , sans m'empoisonner pour toute une semaine . Je pouvait tenir aussi bien le coup qu'eux , d'autant qu'ils avaient commencé avant moi .
[...]
Bientôt la Reine se mit à me faire la cour , à moi , dernier venu de la flotte des pirates - non pas simple matelot , mais capitaine propriétaire . Elle m'emmena prendre l'air sur le pont . Naturellement , elle n'était pas sans savoir que Franck-le-Français se mordait les poings de rage en bas - ce que j'ignorais totalement .
[...]
Nul , plus que moi , n'était capable de savourer la situation . Dans cette atmosphère de bohême , je ne pouvait m'empêcher de comparer mon rôle actuel avec celui de la veille lorsque , installé devant ma machine dans une atmosphère renfermée et suffocante , je répétais sans relâche et à toute vitesse les mêmes gestes d'automates .
Ici , le verre en main , je partageais la chaude camaraderie de ces aventuriers qui refusaient de s'assujettir à la même routine , narguaient les contraintes légales , et risquaient comme ils l'entendaient leur vie et leur liberté . C'est encore John Barleycorn qui m'avait mêlé à cette superbe compagnie d'âmes sans frein , sans peur et sans vergogne !
La brise de mer me picotait les poumons et frisait les vagues au milieu du chenal . Devant elle avançaient à la file les gabares plates , réclamant à grands coups de sirènes l'ouverture des ponts tournants . Des remorqueurs aux cheminées rouges passaient à toute vitesse , berçant le Razzle Dazzle dans leur sillage . Un bateau sucrier sortait du "boneyard" en remorque ver la mer . Le soleil miroitait sur la face ondulée et la vie était formidable .
[...]
Le voilà bien , le stimulant de l'esprit de révolte , d'aventure , de romanesque , des choses interdites et accomplies avec défi et noblesse . Je savais que le lendemain je ne reprendrais pas ma place à la machine , dans la fabrique de conserve . Demain , je serais un flibustier , aussi libre qu'on peut l'être dans notre siècle et dans les parages de San Francisco .
Enfin mon rêve se réalisait ! J'allais dormir sur l'eau , m'éveiller sur l'eau , sur l'eau je passerais ma vie !
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mercredi 8 juin 2011
vendredi 27 mai 2011
Chun-Ah-Chun
Découvrez la playlist Chun-Ah-Chun avec Xiao-Peng Jiang & The Chinese Orchestra of Shanghai Conservatory
L'aspect général du Chinois Chun-Ah-Chun ne présentait rien de frappant . De taille plutôt menue , il était également maigre et étroit d'épaules , comme la plupart de ses compatriotes . Un touriste l'apercevant par hasard dans les rues de Honolulu l'eût pris sans hésiter pour une bonne pâte de Chinois , sans doute propriétaire d'une blanchisserie ou d'un magasin de confection très prospères . Encore son jugement eût-il été au-dessous de la vérité , car Chun-Ah-Chun possédait un caractère aussi heureux que l'était sa richesse , dont on ne connaissait même pas le dixième . On le savait à la tête d'une énorme fortune , voilà tout . Ah-Chun avait des yeux noirs en amandes , mais si petits qu'on eût dit des trous de vrille . Toutefois , ils était bien séparés et abrités sous le vaste frout d'un penseur .Car Ah-Chun se débattait avec des problèmes qui l'avaient sollicité toute sa vie . Non qu'il s'en tracassât outre mesure : philosophe par essence , qu'il fût coolie , multimillionnaire ou meneur d'hommes , son équilibre mental n'avait jamais varié . Il planait toujours dans la haute sérénité de son esprit sans se laisser griser par les faveurs de la fortune ni troubler par le mauvais sort . Tous les événements s'étaient heurtés à sa placidité sans l'ébranler , aussi bien les coups de fouet du surveillant dans les plantations de cannes , qu'un effondrement des prix du sucre quand il fut à son tour propriétaire de ces mêmes champs . Ainsi , du rocher invincible de sa sérénité il résolvait des difficultés qu'il est donné à peu d'hommes , et encore moins à un paysan chinois , d'aborder .
Voici ce qu'il était en réalité : un paysan chinois né pour trimer toute sa vie comme une bête de somme , mais destiné à secouer le joug de la servitude comme le prince d'un conte de fées .
Ah-Chun avait oublié son père , modeste fermier des environs de Canton ; il se souvenait moins encore de sa mère , morte quand il avait six ans . Mais il se rappelait fort bien de son oncle respectable , Ah-Kow , à qui il avait servi d'esclave de sa sixième à sa vingt-quatrième année . Il avait réussi à lui échapper en s'engageant pour une période de trois ans comme coolie aux plantations de cannes d'Hawai , moyennant un salaire quotidien de cinquante cents .
Très perspicace , Ah-Chun savait observer de menus détails qui eussent échappé à quiconque .
Trois années il peina dans les champs ; au bout de cette période il en savait plus long sur la culture de la canne que le surveillant et même que le directeur , et le maigre petit coolie eût surpris celui-ci par l'étendue de ses connaissances technniques sur la fabrication du sucre .
Mais Ah-Chn ne s'était pas borné à ces seules études . Il voulait savoir comment on arrivait à posséder des usines et des plantations . Il aquit rapidement la conviction que les hommes ne s'enrichissent point par leur propre travail ; il s'en était déjà aperçu , ayant trimé lui-même une vingtaine d'années durant . Si ces favorisés atteignent la fortune , c'est grâce au labeur d'autrui . Les plus opulents sont ceux qui réussissent à faire travailler pour eux le plus grand nombre de leurs semblables .
Aussi à l'expiration de son contrat , Ah-Chun plaça-t-il ses économies en asociation avec un certain Ah-Yung dans un petit magasin d'importation qu'il fonda et qui devint , par la suite , l'importante firme "Ah-Chun et Ah-Yung" , qui vendait toutes sortes de produits , depuis les soies de l'Inde et le ginseng jusqu'au guano et aux bricks pour le transport des coolies . En attendant que cette affaire se dévellopât , Ah-Chun en confia le soin à son associé et se placa lui-même comme cuisinier . Il connaissait si bien son métier qu'au bout de trois années il était chef de cuisine , le mieux payé d'Honolulu . Sa carrière semblait assurée et il commit une sottise en l'abandonnant , ainsi que Dantin , son patron , le lui signifia ; mais Ah-Chun lui répondit qu'il savait mieux que quiconque ce qu'il avait à faire . Pour la peine , il s'entendit traiter de triple idiot et reçut une gratification de cinquante dollars en sus des gages à lui dus .
L'entreprise de Ah-Chun et Ah-Yung prospérant de plus en plus , pourquoi Ah-Chun serait-il resté cuisinier ?
Cette histoire se passait à une époque où l'abondance régnait à Hawai . On plantait de la canne à tour de bras , mais les travailleurs faisaient défaut . Ah-Chun entrevit une chance de succès et se mit à importer de la main-d'oeuvre . Par ses soins , des milliers de coolies de la région de Canton débarquèrent à Hawai .et sa richesse commença de s'accroître . Il effectua des placements . Ses petits yenx bridés découvraient la bonne affaire là où les autres redoutaient de faire faillite . Il acheta pour un morceau de pain un vivier qui lui rapporta ensuite cinqs cents pour cent et constitua le point de départ d'une affaire qui lui permit de monopoliser le marché du poisson de tout Honolulu .
Il ne recourrut pas à la publicité pour se faire connaître , il s'abstint de toute politique et ne joua pas à la révolution , mais il prévit les événements plus clairement et de loin que ceux-là mêmes qui les suscitaient .
En imagination , il vit Honolulu transformée en une cité moderne , éclairée à l'électricité , en une époque où elle était qu'un misérable village malpropre , envahi par le sable et bâti sur n récif de corail .
Alors il acquit du terrain . Il en acheta à des négociants en quête de capitaux immédiats , à des indigènes nécéssiteux , à des fils de famille débauchés , à des veuves , des orphelins et des lépreux déportés à Molokai . Au bout de quelques années , par un caprice du hasard , les parcelles appartenant à Ah-Chun furent recherchés pour l'édification d'entrepôts , de magasins , de cafés , d'hôtels . Il donnait à bail , prenait en location , vendait , achetait et revendait sans cesse .
Mais là ne s'arrêtèrent point ses spéculations . Il prêta sans hésiter son argent à Parkinson , un capitaine déserteur à qui personne n'eût osé confier un sou . Dès lors , Parkinson se mit à entreprendre de mystérieux voyages dans la petite goélette Véga , et jusqu'à sa mort le renégat ne manqua plus de rien . Cepandant bien des années plus tard , Honolulu apprit avec surprise que les îles à guano de Drake et d'Acon venaient d'être cédées au "British Phosphate Trust" moyennant sept cent cinquantes mille dollars .
Vint l'époque florissante du règne de Kalakaua , durant laquelle Ah-Chun paya trois cent mille dollars le droit d'importer de l'opium . S'il sacrifia une telle somme pour s'assurer le monopole de la drogue , les résultats de cette opération furent tout de même appréciables , car les bénéfices permirent au Chinois d'aquérir la plantation de Kalalau , laquelle , à son tour , rapporta trente pour cent pendant dix-sept ans et fut ensuite revendue pour un million et demi .
Sous la dynastie des Kamehamehas , lomgtemps auparavant , Ah-Chun avait servi son pays en qualité de consul de Chine - poste qui n'était pas exclusivement honorifique .
Kamehamehas IV régnant , notre Fils du Ciel changea de nationalité et devint sujet hawaien afin d'épouser Stella Allendale . Bien que sujette du roi à la peau brune , plus de sang Anglo-Saxon que de polynésien courait dans ses veines . De fait , le métissage se trouvait chez elle si atténué qu'on l'évaluait seulement à quelques huitièmes et seizièmes .
Dans ces dernières proportions , elle se rattachait à sa bisaieule Paahao - la princesse Paahao , appartenant à la lignée royale . Le bisaieule de Stella , Allendale , un certain capitaine Blunt , aventrier anglais , s'était engagé au service de Kamehameha Ier , pour devenir plus tard chef tabou lui-même . Son grand-père était un capitaine baleinier de New Bedford et son propre père avait apporté en elle un léger mélange des angs italiens et portugais inoculés à la race anglaise . Hawaienne aux yeux de la loi , l'épouse de Ah-Chun se réclamait davantage de trois autres nationalités .
A ce conglomérat de races , Ah-Chun vint ajouter l'élément mongol . Ainsi , les enfants que lui donna Mme Ah-Chun furent un trente-deuxième polynésiens , un sixième italien , un seizième portugais , un demi-chinois et pur onze-trente-deuxième anglo-américains . Il est probable que Ah-Chun se fût dispensé de prendre femme , s'il avait pu prévoir quelle surprenante famille allait résulter de cette union .
Surprenante , elle l'était à plus d'un titre . D'abord par son extension . Il possédait quinze enfants , la plupart des filles . Les fils , au nombre de trois , étaient nés les premiers , puis vinrent les filles à intervalles réguliers jusqu'a concurrence de la douzaine . Non seulement c'était un couple des plus prolifiques , mais les enfants , sans exeption , se montraient exempts de toute tare et rutilants de santé . Cette jeune génération Ah-Chun était surtout remarquable par sa beauté . On eût dit que toutes les filles étaient belles - délicatement , idéalement belles ; les lignes généreuses de maman Ah-Chun avaient corrigé les angles aigus de papa Ah-Chun , si bien que les demoiselles Ah-Chun avaient une sveltesse sans maigreur et des muscles arrondis sans empâtement .
Dans chaque visage subsistaient des réminiscences tenaces de l'Asie , modifiés par les apports anglo-saxons et latins . A première vue , on ne pouvait deviner l'importance de l'hérédité chinoise sur tous les traits ; mais , une fois prévenu , on ne manquait pas d'en déceler aussitôt les vestiges .
Les filles d'Ah-Chun présentaient un genre de beauté inédit et incomparable . Elles ne ressemblaient à personne , et malgré l'étrange similitude existant entres elles , chacune possédait une individualité bien marquée . On n'eût su les prendre l'une pour l'autre . Par exemple , Maud , blonde aux yeux bleus , rappelait immédiatement Henriette , au teint olivâtre , aux grands yeux sombres , langoureux et aux cheveux d'un noir-bleu . Les traits qui leur appartenaient en commun et harmonisaient les différences personnelles constituaient l'apport d'Ah-Chun . Il avait fourni le canevas sur lequel s'étaient brodées les caractéristiques des autres races . De lui provenait la faible armature du Chinois sur laquelle s'étaient modelées les délicatesses et les subtilités de la chair du Saxon , du Latin et du Polynésien .
Chun-Ah-Chun , Jack London
dimanche 22 mai 2011
Interventionisme Décomplexé
Découvrez la playlist Nouvelle playlist avec The Hit Crew
Tandis que de très nombreux hommes marchaient , le Cinquième Régiment d'Infanterie , choisi pour ouvrir la voie vers Mexico , était envoyé en hâte sur Galveston par voie ferrée . Nous rattrapâmes et dépassâmes très lentement ce train d'une longueur démesurée . Ses fenêtres étaient bondées de visages enjoués et dans l'attente . Tous des jeunes garçons : le défilé interminable d'une seule et unique image : des physionomies pleines de vie et hilares : des jeunes exclusivement . De tout jeunes hommes en bonne santé , des costauds bien plantés , à la tête tondue de près , à l'expression encore enfantine , le regard assuré et ardent , manifestement capables et efficaces , audacieux et trouvant là une expression à leur désir d'évasion et de voyager , comme la jeunesse y pousse irrésistiblement . Car les jeunes rêvent de servir , que ce soit à Tampico ou à Veracruz et ils sont enclins à aimer accomplir leur service militaire dans les pays étrangers et au-delà des mers .
La grand majorité des visages enjoués que l'on pouvait voir en face , dans ce convoi de l'armée , était typiquement américaine ; avec une dominante de blonds , dont certains l'étaient étonnement ; les bruns faisaient tâche parmi les clairs et on découvrait ainsi un échantillonage complet entre le jaune d'or aux yeux bleu clair , jusqu'aux yeux gris sombre et les cheveux d'un noir de jais , en passant par les tons plus riches virant au roux .
[...]
Mais , c'est tout un , je jurerai qu'il n'y avait pas un seul de ces heureux jeunes loups parmi tout cet heureux Cinquième Régiment - le fer de lance de notre percée vers le Golfe du Mexique - qui n'ait laissé derrière lui une belle amoureuse quelque part sur le territoire des Etats-Unis , et cela en tout bien tout honneur , bien sûr .
[...]
Je revois encore les soldats japonais lorsqu'ils montaient au combat . Il n'y a jamais eu une génération de jeunes gens désirant plus follement aller jouer le jeu rouge sang . Ils partaient affronter les Géants blancs du Nord presque avec dévotion , s'attendant parfaitement à ne pas en revenir et le désirant même , presque .
En prenant la mer pour le Sud , nos jeunes se comportent différement . C'est , avant tout pour eux , l'aventure . Evidemment , le patriotisme les anime alors qu'ils n'en avaient nullement conscience auparavant . Ils n'ont pas le sentiment d'aller affronter les Géants du Sud . Ils se racontent l'histoire du Fort Alamo et se remémorent en riant comment Sam Houston flanqua une tripotée à Santa Anna , le fameux jour de San Jacinto .
Bien sûr , ces garçons - bien de chez nous - à la face illuminée que les jambes démangeaient d'arpenter les vastes espaces et les pays lointains , finissaient par admettre - à condition qu'on les pousse dans leurs derniers retranchements - qu'il y en aurait peu , très peu , d'entre eux à se retrouver touchés à mort ou blessés . Et puis , à la réflexion - mais c'est une réflexion rare chez eux ( il vaudrait mieux dire une sorte de déviation émotionnelle ) - ils disaient : "et puis , après tout , à quoi sert donc la jeunesse si le risque n'en fait pas partie , si l'audace n'accompagne pas les hautes eaux de la marée et l'appogée de la vie ?"
Au fond , c'est une partie de plaisir : une sorte de pique-nique ... ; assez différent , bien sûr , de celui organisé par l'Ecole , le dimanche et de dimension autrement colossale , mais un pique-nique tout de même .
[...]
Alors , un jeunet ajoute : "Allos donc ! nous allons traverser le Mexique comme on se promène : ça sera une vrai balade pour vingt mille hommes ." Un plus vieux rétorque alors :
- Ouais ! prenez d'abord cinq mille de ces hommes pour rétablir l'ordre au Mexique et laissez-les sur place avant de faire votre promenade à travers le pays !
Un jeune Texan du Septième Régiment d'Infanterie : " Ouh ! pas si c'est des gars d'chez nous ; q' j' vous dise qu'on leur a flanqué un' sacrée frousse - nous aut'Texans - qu'y n'oublierons plus .
Savez , j'ai entendu pu d'un Mexicain jurer qui n' ferait qu'une bouchée des Etats-Unis si l' Texas s'en détachait , et ben j'suis sûr qu' c'est vrai ! "
Le Mexique Puni , Jack London , 1914 .
jeudi 19 mai 2011
Martin Eden
Mais Martin ne se préoccupait pas des apparences . Il n'avait pas été long à remarquer l'esprit cultivé de l'autre et à apprécier son bagage scientifique . De plus , le professeur Caldwell se différenciait de l'ordinaire conception du professeur anglais . Martin voulait l'amener à parler "métier" et , malgré quelques difficultés au début , il y réussit . Martin ne comprenait pas pourquoi les gens ne veulent pas parler "métier" .
- C'est absurde et ridicule , avait-il déclaré à Ruth la semaine précédente , cette aversion de parler "boutique" . Pourquoi les hommes et les femmes se réunissent-ils , sinon pour échanger ce qu'ils ont de mieux en eux-mêmes ? Et ce qu'ils ont de mieux , c'est ce qui les intéresse , leur spécialité , leur raison de vivre , ce qui les fait réfléchir et rêver . Imaginez M.Butler énonçant des idées sur Verlaine ou l'art dramatique allemand , ou les romans de D'Annunzio ? ... Ce serait à mourir d'ennui ! Pour ma part , si je suis absolument obligé d'écouter M. Butler , je préfère l'entendre parler code . C'est ce qu'il connaît le mieux , et la vie est si courte que je veux obtenir de tout être le meilleur de ce qu'il peut donner .
- Mais , avait objecté Ruth , il existe des sujets d'intérêt général .
- C'est là où vous faites erreur , avait-il poursuivi . En général les individus ont une tendance à singer ceux dont ils reconnaissent la supériorité , qu'ils érigent en modèles . Et qui sont ces modèles ? Les oisifs , les riches oisifs . Ils ne savent rien , généralement , de ce que savent ceux qui travaillent et s'ennuieraient à mourir de les entendre causer de ce qui les occupe ; aussi décrètent-ils que ce genre de conversation c'est parler "metier" , ou mieux encore "boutique" et que parler "boutique" est mauvais genre . Les oisifs décident également des choses qui ne sont pas "boutique" et dont on peut parler : le dernier opéra , le livre du jour , le jeu , le billard , les cocktails , les voitures , les réunions hippiques ,la pêche à la truite , les chasses au grand fauve , le yatching , etc. , car , notez-le bien , ces sujets-là , les oisifs les connaissent . En sommes , c'est leur façon , à eux , de parler boutique . Et , ce qu'il y a de plus drôle , c'est que beaucoup de gens intelligents , et tous ceux qui font semblant de l'être , permettent aux oisifs de leur imposer la loi . Quand à moi , je veux d'un homme ce qu'il a de mieux en lui , appelez ça "boutique" , "métier" , ou ce que vous voudrez .
Et Ruth n'avait pas compris . Cette attaque contre les valeurs établies lui avait paru très arbitraire .
Donc , Martin , communiquant au professeur Caldwell un peu de sa propre intensité , l'avait forcé à exprimer ses idées . En passant près d'eux , Ruth entendit Martin qui disait :
- Sûrement , vous ne professez pas de telles hérésies à l'Université californienne ?
Le professeur Caldwell haussa les épaules .
- La fable de l'honnête contribuable et du politicien , vous comprenez ! Sacramento distribue les emplois et c'est pourquoi nous donnons notre approbation à Sacramento ,où le Conseil d'administration des Régents tient la presse de notre parti , ou même la presse des deux partis .
- C'est clair ; mais vous-même ? insista Martin . Vous devez être comme un poisson dans le sable ?
- Il y en a peu de mon espèce , dans la mare universitaire . Evidemment , quelquefois , je me sens dépaysé , je sens que je serais mieux à Paris , ou dans Grub Street , ou dans une grotte d'ermite , ou parmi la bohème la plus échevelée , dans un restaurant bon marché du Quartier Latin , à vocérer des opinions radicales , devant un auditoire tumultueux . Je crois vraiment que j'étais fait pour être radical . Mais voilà ... il y a trop de questions dont je ne suis pas certain . Je deviens timide lorsque je me trouve en face de ma chétive personnalité , qui m'empêche de saisir tous les facteurs d'un problème , des grands problèmes humains , vitaux .
Et tandis qu'il parlait encore , Martin s'aperçut qu'il avait sur les lèvres la "Chanson des vents alizés" :
I am strongest at noon Je suis le plus fort à midi
But under the moon Mais c'est sous la lune
I stiffen the bunt of the sail Que je tends la toile
Il en chantonna les paroles presque à mi-voix et se rendit compte que l'autre lui rappelait ces vents alizés du nord-est , frais , continus et puissants . Il était impartial , on pouvait compter sur lui et il avait en lui une sorte de réserve qui en imposait . Martin eut l'impression qu'il ne révélait jamais sa pensée entière , comme il avait souvent eu l'impression que les alizés ne soufflent jamais ne soufflent jamais tout ce qu'ils peuvent , mais gardent toujours des réserves de forces inemployées . Le pouvoir imaginatif de Martin était aussi puissant que jamais . Quoi qu'il arrive , il se présentait à son cerveau des associations d'antithèses ou de similitudes qui s'exprimaient presque toujours en visions , d'une façon automatique . De même que le visage de Ruth jalouse lui avait rappelé une bourrasque polaire au clair de lune , de même le professeur Caldwell lui fit revoir les vents alizés fouettant la blanche écume des vagues d'une mer pourprée . De même , à tous moments , évoquées par un mot , une phrase , de nouvelles visions lui apparaissaient , sans pour cela rompre le fil de ses sensations actuelles , en les classant au contraire , en les identifiant avec les actions ou les faits du passé .
Tout en écoutant l'élocution élégante du professeur , sa conversation d'homme intelligent , lettré , Martin continuait à se voir dans le passé . Il se vit jeune , coiffé d'un Stetson rejeté en arrière , en pardessus court , large des épaules , se dandinant légèrement , conscient de représenter le plus parfait type du "dur" . Il ne chercha pas à pallier le fait ni à l'excuser . A une certaine époque de sa vie , il n'avait été qu'un vaurien quelconque , chef d'une bande qui mettait la police sur les dents et terrorisait les honnêtes ménagères .
Son idéal avait changé depuis ... Il embrassa l'assemblé élégante , bien élevée , respira profondément cette atmosphère raffinée et vit en même temps le spectre de son adolescence traverser le salon , en se dandinant , et venir causer avec le professeur Caldwell .
Martin Eden , Jack London .
- C'est absurde et ridicule , avait-il déclaré à Ruth la semaine précédente , cette aversion de parler "boutique" . Pourquoi les hommes et les femmes se réunissent-ils , sinon pour échanger ce qu'ils ont de mieux en eux-mêmes ? Et ce qu'ils ont de mieux , c'est ce qui les intéresse , leur spécialité , leur raison de vivre , ce qui les fait réfléchir et rêver . Imaginez M.Butler énonçant des idées sur Verlaine ou l'art dramatique allemand , ou les romans de D'Annunzio ? ... Ce serait à mourir d'ennui ! Pour ma part , si je suis absolument obligé d'écouter M. Butler , je préfère l'entendre parler code . C'est ce qu'il connaît le mieux , et la vie est si courte que je veux obtenir de tout être le meilleur de ce qu'il peut donner .
- Mais , avait objecté Ruth , il existe des sujets d'intérêt général .
- C'est là où vous faites erreur , avait-il poursuivi . En général les individus ont une tendance à singer ceux dont ils reconnaissent la supériorité , qu'ils érigent en modèles . Et qui sont ces modèles ? Les oisifs , les riches oisifs . Ils ne savent rien , généralement , de ce que savent ceux qui travaillent et s'ennuieraient à mourir de les entendre causer de ce qui les occupe ; aussi décrètent-ils que ce genre de conversation c'est parler "metier" , ou mieux encore "boutique" et que parler "boutique" est mauvais genre . Les oisifs décident également des choses qui ne sont pas "boutique" et dont on peut parler : le dernier opéra , le livre du jour , le jeu , le billard , les cocktails , les voitures , les réunions hippiques ,la pêche à la truite , les chasses au grand fauve , le yatching , etc. , car , notez-le bien , ces sujets-là , les oisifs les connaissent . En sommes , c'est leur façon , à eux , de parler boutique . Et , ce qu'il y a de plus drôle , c'est que beaucoup de gens intelligents , et tous ceux qui font semblant de l'être , permettent aux oisifs de leur imposer la loi . Quand à moi , je veux d'un homme ce qu'il a de mieux en lui , appelez ça "boutique" , "métier" , ou ce que vous voudrez .
Et Ruth n'avait pas compris . Cette attaque contre les valeurs établies lui avait paru très arbitraire .
Donc , Martin , communiquant au professeur Caldwell un peu de sa propre intensité , l'avait forcé à exprimer ses idées . En passant près d'eux , Ruth entendit Martin qui disait :
- Sûrement , vous ne professez pas de telles hérésies à l'Université californienne ?
Le professeur Caldwell haussa les épaules .
- La fable de l'honnête contribuable et du politicien , vous comprenez ! Sacramento distribue les emplois et c'est pourquoi nous donnons notre approbation à Sacramento ,où le Conseil d'administration des Régents tient la presse de notre parti , ou même la presse des deux partis .
- C'est clair ; mais vous-même ? insista Martin . Vous devez être comme un poisson dans le sable ?
- Il y en a peu de mon espèce , dans la mare universitaire . Evidemment , quelquefois , je me sens dépaysé , je sens que je serais mieux à Paris , ou dans Grub Street , ou dans une grotte d'ermite , ou parmi la bohème la plus échevelée , dans un restaurant bon marché du Quartier Latin , à vocérer des opinions radicales , devant un auditoire tumultueux . Je crois vraiment que j'étais fait pour être radical . Mais voilà ... il y a trop de questions dont je ne suis pas certain . Je deviens timide lorsque je me trouve en face de ma chétive personnalité , qui m'empêche de saisir tous les facteurs d'un problème , des grands problèmes humains , vitaux .
Et tandis qu'il parlait encore , Martin s'aperçut qu'il avait sur les lèvres la "Chanson des vents alizés" :
I am strongest at noon Je suis le plus fort à midi
But under the moon Mais c'est sous la lune
I stiffen the bunt of the sail Que je tends la toile
Il en chantonna les paroles presque à mi-voix et se rendit compte que l'autre lui rappelait ces vents alizés du nord-est , frais , continus et puissants . Il était impartial , on pouvait compter sur lui et il avait en lui une sorte de réserve qui en imposait . Martin eut l'impression qu'il ne révélait jamais sa pensée entière , comme il avait souvent eu l'impression que les alizés ne soufflent jamais ne soufflent jamais tout ce qu'ils peuvent , mais gardent toujours des réserves de forces inemployées . Le pouvoir imaginatif de Martin était aussi puissant que jamais . Quoi qu'il arrive , il se présentait à son cerveau des associations d'antithèses ou de similitudes qui s'exprimaient presque toujours en visions , d'une façon automatique . De même que le visage de Ruth jalouse lui avait rappelé une bourrasque polaire au clair de lune , de même le professeur Caldwell lui fit revoir les vents alizés fouettant la blanche écume des vagues d'une mer pourprée . De même , à tous moments , évoquées par un mot , une phrase , de nouvelles visions lui apparaissaient , sans pour cela rompre le fil de ses sensations actuelles , en les classant au contraire , en les identifiant avec les actions ou les faits du passé .
Tout en écoutant l'élocution élégante du professeur , sa conversation d'homme intelligent , lettré , Martin continuait à se voir dans le passé . Il se vit jeune , coiffé d'un Stetson rejeté en arrière , en pardessus court , large des épaules , se dandinant légèrement , conscient de représenter le plus parfait type du "dur" . Il ne chercha pas à pallier le fait ni à l'excuser . A une certaine époque de sa vie , il n'avait été qu'un vaurien quelconque , chef d'une bande qui mettait la police sur les dents et terrorisait les honnêtes ménagères .
Son idéal avait changé depuis ... Il embrassa l'assemblé élégante , bien élevée , respira profondément cette atmosphère raffinée et vit en même temps le spectre de son adolescence traverser le salon , en se dandinant , et venir causer avec le professeur Caldwell .
Martin Eden , Jack London .
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