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dimanche 17 mars 2013

"La guerre est la plus forte rencontre des peuples. Alors que commerce et circulation, compétitions et congrès ne font se joindre que les pointes avancées, la guerre engage l'équipe au complet, avec un objectif seul et unique : l'ennemi. Quels que soient les problèmes et les idées qui agitent le monde, toujours leur sort se décida par la confrontation dans le sang. Certes toute liberté, toute grandeur et toute culture sont issues du silence de l'idée, mais seules les guerres ont pu les maintenir, les propager ou les perdre. La guerre seule a fait des grandes religions l'apanage de la terre entière, a fait surgir au jour, depuis leurs racines obscures, les races les plus capables, a fait d'innombrables esclaves des hommes libres. La guerre n'est pas instituée par l'homme, pas plus que l'instinct sexuel ; elle est loi de nature, c'est pourquoi nous ne pourrons jamais nous soustraire à son empire. Nous ne saurions la nier, sous peine d'être engloutis par elle. Notre époque montre une forte tendance au pacifisme. Ce courant émane de deux sources, l'idéalisme et la peur du sang. L'un refuse la guerre par amour des hommes, et l'autre parce qu'il a peur. Le premier est de la trempe des martyrs. C'est un soldat de l'idée ; il est courageux : on ne peut lui refuser l'estime. Pour lui, l'humanité vaut plus que la nation. Il croit que les peuples, dans leur furie, ne font que frapper l'ennemi de plaies sanglantes. Et que lorsque les armes ferraillent, on cesse d'oeuvrer à la tour que nous voulons pousser jusqu'au ciel. Alors il s'arc-boute entre les vagues sanglantes et se fait fracasser par elles. Pour l'autre, sa personne est le bien le plus sacré ; par conséquent il fuit le combat, ou le redoute. C'est le pacifiste qui fréquente les matchs de boxe. il s'entend revêtir sa faiblesse de mille manteaux chatoyants - celui du martyr de préférence -, et bon nombre d'entre eux ne sont que trop séduisants. Si l'esprit d'un peuple entier pousse dans ce sens, c'est le tocsin de la ruine prochaine. Une civilisation peut être aussi supérieure qu'elle veut - si le nerf viril se détend, ce n'est plus qu'un colosse aux pieds d'argile. Plus imposant l'édifice, plus effroyable sera le chute."



mardi 21 août 2012

Poursuivi la lecture de Job. Nulle philosophie n’embrasse un plus vaste horizon ; de tous les chercheurs d’or, la souffrance est celui qui va le plus profond. Entre-temps, j’ai lu les mémoires de la comtesse danoise Léonore-Christine Ulfleldt, parus après sa mort sous le titre de Jammers-Minde, « Souvenirs de mes misères ». De longues et rigoureuses captivités, comme la sienne à la Tour Bleue, dénotent l’action d’un influx horoscopique, une contrainte maléfique. Elle peut agir directement, sous la forme d’un astre malin, ou bien s’incarner dans l’action détournée de caractères. Ceux-ci ne sont que secondaires, car la prison est ouverte tant pour les coupables que pour les innocents ; et des vertus, non moins que des vices, peuvent vous jeter au cachot. Les chaînes conviennent surtout aux instincts animaux qu’on ne peut maîtriser. Evidence, lorsqu’on songe à la criminalité. Mais c’est tout aussi vrai – à preuve Casanova, Sade, Schubart, Trenck – du monde de l’érotisme. Il est lié à une bougeotte dont ces chaînes sont le pendant, fait que Weininger, je crois bien, a été le premier à relever. Don Juan est forcé, comme s’il avait le diable à ses trousses, de courir de scène en scène ; Kant n’est autant dire jamais sorti de Königsberg. Les moins menacées, ce sont les natures équilibrées ; et pour elles, le cachot, lui aussi, est plus supportable. Maxime : ce qui nous manque de chaînes intérieures nous est imposé du dehors. C’est pourquoi, en nous, la part du titanisme est particulièrement exposée : Prométhée est le plus grand des captifs. C’est l’une des raisons pour lesquelles, de nos jours, les prisons se multiplient. Elles sont comprises dans l’arsenal du collectif technique, comme les couvents dans celui du monde gothique. D’où encore la folie, camisole de force de l’esprit titanique. 

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Ernst Jünger, La cabane dans la vigne, Journal IV, (1945 - 1948 période d'occupation).